« VOUS ALLEZ CONSOMMER MOINS DE GAZ, NON PAR CHOIX éCOLOGIQUE, MAIS PARCE QUE VOUS NE POURREZ PLUS PAYER »

Le blocage du détroit d’Ormuz – tout du moins, jusqu’à l’annonce d’un cessez-le-feu par Donald Trump et l’Iran – une artère stratégique par laquelle transitent près de 20 % des exportations mondiales de GNL, couplé aux frappes qui ont endommagé gravement le complexe qatari de Ras Laffan, le plus grand site de production de gaz naturel liquéfié (GNL) au monde, plonge le monde dans une crise énergétique sans précédent. Thierry Bros, Professeur à Sciences Po Paris et spécialiste reconnu des questions énergétiques, décrypte les conséquences de ce séisme sur l’approvisionnement de l’Europe, l’avenir de nos industries et le pouvoir d’achat des ménages. Et lève le voile sur les illusions de la politique énergétique de Bruxelles.

Le Point : Quelles sont les conséquences concrètes du blocage du détroit d’Ormuz sur les flux de gaz naturel liquéfié (GNL) et faut-il craindre une compétition féroce entre l’Europe et l’Asie pour s’approvisionner auprès des États-Unis ?

Thierry Bros : Pour bien comprendre, il faut d’abord revenir sur les ordres de grandeur. Ce qui transite par le détroit d’Ormuz en gaz naturel liquéfié, c’est la production du Qatar et des Émirats arabes unis, dont on soustrait les importations des Émirats et du Koweït. Cela représente 19 % du GNL mondial, mais seulement 2,6 % de la consommation totale de gaz. Cependant, la réponse à votre question est oui : nous allons entrer dans une phase de surenchère. Si l’Europe veut une cargaison de GNL, ou si les Asiatiques en veulent une, il faudra payer plus cher que l’autre pour dérouter les navires. C’est exactement le même mécanisme qu’en 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

À l’époque, la baisse du gaz Russe à destination de l’Europe représentait environ 100 milliards de mètres cubes de gaz. Pour compenser cela, l’Europe avait surenchéri sur des cargaisons destinées à des pays comme l’Inde, le Bangladesh ou le Pakistan. Conséquence, ces pays « pauvres » ont été plongés dans le noir pour que nous puissions garder nos lumières et notre chauffage allumés. Cette fois, c’est un peu différent car cela touche d’abord l’Asie de plein fouet, mais pas les mêmes pays : la Chine, le Japon et la Corée du Sud, des pays qui ont des capacités financières bien supérieures. Conclusion, les pays les plus riches gagneront la bataille des cargaisons, et les pays les plus pauvres seront évincés du marché par les prix.

Verra-t-on les prix du gaz s’envoler comme lors de l’hiver 2022 ?

Je suis convaincu que les prix du pétrole vont s’envoler mais, en ce qui concerne le gaz, je pense que nous ne reverrons pas les sommets de 2022. Pourquoi ? Parce qu’en 2022, nous avons dépensé des sommes folles en subventions publiques. Et cet argent a essentiellement alimenté les marges des traders de gaz.

Les pays les plus riches gagneront la bataille des cargaisons, et les pays les plus pauvres seront évincés du marché par les prix.

On a créé un cercle vicieux : en mettant autant d’argent public sur la table, on a fait exploser les prix artificiellement. En Europe, on a payé environ 30 euros par MWh de subvention. Aujourd’hui, comme il n’y a plus d’argent pour de tels « boucliers », les prix monteront moins haut, car notre capacité de paiement sera limitée.

Le Qatar a déjà invoqué la « force majeure » pour ses livraisons de GNL. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour le marché ?

En langage contractuel, la force majeure signifie qu’ils ne sont plus en mesure d’honorer leurs contrats. Le Qatar a annoncé cela jusqu’en juin pour le moment. En réalité, ils n’attendent qu’une chose : obtenir une garantie de sécurité pour le passage des navires. Leurs unités de production sont à l’arrêt car les stockages sont saturés. Ils attendent que le détroit redevienne sûr. Par ailleurs, il y a eu l’attaque sur le complexe Qatari de Ras Laffan, où 17 % des « trains de liquéfaction » ont été touchés.

Le Qatar parle de trois à cinq ans pour les reconstruire. Mon analyse est que l’Iran a frappé là où ça fait mal, spécifiquement sur des installations qui sont opérées en collaboration avec l’américain Exxon. C’est un avertissement : l’Iran ne voit pas d’un très bon œil que le Qatar monétise seul les ressources du champ commun de South Pars/North Field. C’est une façon de dire : « Si vous voulez étendre vos capacités, il va falloir renégocier avec nous ».

L’Europe a-t-elle simplement remplacé sa dépendance au gaz russe par une autre dépendance, au GNL ?

Oui et on peut dire que c’est une décision politique volontaire. Pour éviter cela, il aurait fallu produire sur le sol européen. Seuls quelques pays ont fait preuve d’un certain pragmatisme, comme le Danemark qui a remis en production un champ offshore en 2025, ou l’Italie et la Grèce qui ont relancé l’exploration. Mais la France ainsi que la Commission européenne sont dans un déni complet. En effet, on a construit une politique énergétique sur un dogme, le « Net Zéro 2050 », en décrétant que le gaz n’existerait plus à cette échéance. Et c’est une vision scientifiquement fausse ! Quand vous lisez les plans de Frans Timmermans, ancien vice-président exécutif de la Commission européenne et architecte du « Pacte vert pour l’Europe », prévoyant 20 millions de tonnes d’hydrogène en 2030, c’est de la pure science-fiction. On est dans un système pire que l’Union Soviétique ! Là-bas, les objectifs étaient difficiles mais basés sur la science. Ici, ils sont déconnectés du réel. En refusant de produire du gaz chez nous, on se met volontairement dans la main des autres.

Nous sommes dans un système pire que l’Union soviétique ! Là-bas, les objectifs étaient basés sur la science. Ici, ils sont déconnectés du réel.

Quel est le risque pour l’hiver prochain ? Nos stocks de gaz sont actuellement remplis à hauteur de 29 %, est-ce la jauge normale à cette période de l’année ?

On est dans la fourchette basse de la moyenne pour un début de printemps. Le problème sera de remplir ces stocks dans les mois à venir. Soit le détroit d’Ormuz se débloque, soit les prix vont s’envoler. Lors de la crise en 2022, nous avons passé l’hiver sans problème uniquement parce qu’il a été exceptionnellement doux. Vladimir Poutine avait fait le pari d’un hiver froid pour retourner les populations contre leurs leaders politiques, mais la météo ne l’a pas aidé. Si l’hiver prochain est froid et que le blocage du détroit d’Ormuz persiste, la question du rationnement se posera.

L’Iran veut tenter d’imposer un « péage » à son bénéfice dans le détroit d’Ormuz. Que pensez-vous de ce scénario ?

C’est ce que le Parlement iranien voudrait imposer au reste du monde : rouvrir le détroit mais en faisant payer un droit de passage. Pour le pétrole, un dollar par baril, c’est gérable. Mais pour le gaz, ils pourraient imposer des tarifs exorbitants ou limiter les volumes pour nuire au Qatar et à l’Europe. L’Iran va disposer d’un pouvoir de nuisance extraordinaire. Cela pourrait entraîner une récession économique en Europe.

Quelles seraient les conséquences de cette hausse du prix du gaz à venir pour l’industrie européenne, et notamment allemande ?

En Allemagne, l’industrie chimique, très consommatrice de gaz, est déjà morte. Depuis la fin du gaz russe, BASF ne peut plus être compétitif alors qu’aux États-Unis, le prix du gaz est peu élevé. Il est plus rationnel de fermer les usines en Allemagne et d’en ouvrir de neuves aux États-Unis. C’est d’ailleurs l’argument souvent employé par Donald Trump : « Venez chez moi, le gaz est abondant et pas cher ». En France, toutes les filières gazo-intensives, comme la chimie ou la verrerie, sont menacées. Quand on a besoin de beaucoup de gaz pour fonctionner, on ne peut pas bâtir un modèle économique pérenne quand on sait qu’une crise majeure sur le gaz survient tous les cinq ans…

Vous évoquez les traders qui bénéficient de la situation. Qui sont les grands gagnants ?

Ce sont principalement TotalEnergies et Shell. Ce sont les plus gros acheteurs de GNL américain via des contrats à long terme. Ils payent leur gaz sur un index du prix américain qui est resté stable et le revendent sur un index européen qui s’envole… Ces grands groupes se frottent les mains.

Pourquoi le prix de l’électricité reste-t-il si dépendant du gaz en France, alors que notre parc nucléaire est de nouveau opérationnel ?

Parce qu’on n’a rien changé au système de tarification européen. En 2023, la Grèce avait pourtant proposé un projet très inteligent. Le ministre de l’Énergie Kostas Skrekas suggérait de séparer les « électrons prioritaires », issus des renouvelables (éolien, solaire, une partie du nucléaire), qui ne font pas l’équilibre du réseau, des « électrons d’équilibre », produits dans des centrales à gaz et au charbon. Seuls ces derniers auraient déterminé le prix de marché. Personne n’a voulu lire ce projet… On ne l’a pas fait car le dogme européen veut que dans cinq ans, le problème soit réglé par le miracle du renouvelable.

Concrètement, pour les ménages français, cela signifie-t-il que la facture de gaz et d’électricité va inévitablement s’alourdir dans les mois à venir ?

Absolument. Il faut être lucide : le temps du « bouclier tarifaire » est révolu. Nous n’avons plus d’argent public, ni au niveau français ni au niveau européen, pour amortir les chocs. En 2022, on a maintenu les lumières allumées à coups de milliards, mais ce n’est plus possible aujourd’hui car nous sommes rattrapés par la dette. Le problème aussi, c’est que des acteurs comme Engie, dont l’État est actionnaire à 30 %, ont choisi un modèle risqué pour le consommateur. L’entreprise n’a pas souhaité prendre le risque de signer des contrats de long terme comme TotalEnergies ou Shell avec les Américains, par idéologie ou pour plaire à la puissance publique qui rejette le gaz de schiste. Résultat : quand le marché mondial s’emballe à cause du détroit d’Ormuz ou de la compétition avec l’Asie, Engie achète les cargaisons de gaz au prix fort et répercute ensuite le prix sur la facture des Français. C’est le paradoxe de notre politique actuelle : on paie l’absence de vision scientifique et le refus de produire notre propre énergie. Pour les Français, le message est clair : vous allez consommer moins, non pas par choix écologique, mais parce que vous ne pourrez plus payer.

2026-04-08T04:31:44Z